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Climat sexiste chez Nintendo of America

En avril dernier, une plainte déposée au NLRB (National Labour Ralation Board) aux États-Unis s’était suivie de nombreux témoignages à charge contre Nintendo of America. Épinglée pour des pratiques supposément coercitives et un management que l’on pourrait qualifier de brutal et discriminatoire à l’encontre des prestataires employé·es par des agences de recrutement (par opposition aux titulaires de l’entreprise), la filiale américaine n’avait pas souhaité commenter les nombreux témoignages. Elle s’était alors fendue d’un communiqué visant à discréditer la personne ayant déposé la plainte au NLRB et avait exprimé un engagement renouvelé contre les pratiques décrites.

C’était sans compter sur une nouvelle plainte anonyme déposée le 7 août dernier au même organe que la précédente. Elle concerne à nouveau Nintendo of America ainsi que la société de recrutement Aston Carter, ciblés en tant qu’employeurs communs. Son contenu est également similaire à la première plainte, les compagnies étant accusées d’avoir “interféré dans des activités concertées de la part des employé·es” (comprenez une politique anti-syndicale) ainsi que d’avoir exercé des “représailles” sous la forme de “pratiques coercitives et/ou de licenciements”. Comme cela a été le cas en avril, de nombreux témoignages recueillis par la presse spécialisée appuient ces allégations. Cette nouvelle enquête est signée par Sisi Jiang pour Kotaku et concerne plus spécifiquement le traitement réservé aux femmes employées en tant que contractuelles.

Harcèlement sexuel et intimidation

Le traitement d’exception réservé aux prestataires de manière générale a déjà été documenté dans les précédents articles de Kotaku et IGN que j’ai résumé pour vous en avril. Actuellement, 25% des offres d’emplois de Nintendo of America sont concernées par ce genre de contrat. Certains départements sont particulièrement affectés par l’emploi de prestataires d’entreprises tierces pour réduire les coûts, une pratique généralisée au sein des gros éditeurs de jeux. C’est le cas du testing QA (pour Quality Assurance), dont il est principalement question dans cette nouvelle enquête de Kotaku. Sur la dizaine de sources consultées, le témoignage d’Hannah (nom modifié) revient régulièrement, relatant des problèmes à plusieurs niveaux sur lesquels nous reviendrons tout du long.

Elle évoque par exemple la “Laughing Zone” (littéralement, zone du rire), un groupe de chat Teams censé être un espace de détente pour les salarié·es où partager des mèmes. Un espace vite détourné de son but premier à l’arrivée d’un traducteur qui aurait rapidement posté des fils Reddit d’un goût assez douteux, décrivant par exemple pourquoi Aquali serait le meilleur Pokémon avec lequel avoir des relations sexuelles. Il se fend également de commentaires tentant de justifier une attirance sexuelle pour Paimon, un personnage féminin à l’apparence (très) enfantine de Genshin Impact. Après une plainte d’Hannah à son employeur Aerotek (société-mère d’Aston Carter) à propos des propos déplacés du traducteur, ce dernier s’est simplement vu dispenser une courte formation sur le harcèlement sexuel. Impossible d’imposer une sanction plus lourde en raison de sa position de titulaire chez Nintendo qui l’en protège.

Aerotek n’en est pas à son coup d’essai, ayant déjà essuyé plusieurs procès pour des problèmes de racisme et de discriminations liées au genre. Une enquête de l’EEOC (Equal Employment Opportunity Comission) est même en cours depuis 2008. Après sa plainte, la hiérarchie d’Hannah lui a suggéré d’être “moins loquace” à propos de ce genre d’événement. Cet incident n’est que le dernier d’une longue série qu’elle a dû endurer durant sa décennie de travail chez Nintendo. Cela l’a finalement menée à quitter la compagnie, estimant que son employeur ne la protégeait pas suffisamment face aux attitudes sexuellement déplacées de ses collègues masculins. Contactée par Kotaku au sujet de ce témoignage ainsi que des deux plaintes déposées au NLRB en avril et en août, la société n’a pas souhaité répondre.

Managers libidineux

Melvin Forrest, employé à la QA depuis les années 90 finalement promu à la tête du département, est aussi mentionné par plusieurs des sources de Kotaku. Il a travaillé sur des projets phares de Nintendo comme Donkey Kong Country, Mario Kart: Double Dash ou encore Metroid Prime. Chargé d’aménager les horaires de travail des prestataires d’Aerotek et décidant de leurs contrats en tant que manager, il était crucial pour les contractuel·les en question d’entretenir de bonnes relations avec lui, ce qui a pu mener à des situations problématiques. D’après Chris Ollis qui a travaillé sous ce statut pour Nintendo jusqu’en 2014, Forrest “courait après les contractuelles et prestataires” et ces dernières s’avertissaient mutuellement de “rester aussi éloignées que possible de son bureau”. Allison, qui a travaillé sous ses ordres comme assistante à la saisie de données, ajoute qu’il valait mieux “rester amicale avec lui” afin d’avoir “de meilleures chances d’avoir un contrat prolongé” ou “moins de chances d’être virée”.

Un autre incident concernant un certain Eric Bush a été relayé par Chris Ollis. En novembre 2010 lors d’un gala sponsorisé par Nintendo, l’intéressé se serait penché vers lui, lui intimant de demander à une collègue contractuelle la couleur de ses sous-vêtements. Bush est un employé très prolifique dont le nom figure aux crédits de plusieurs grands jeux édités par Big N comme Golden Sun, plusieurs jeux Pokémon ainsi que The Legend of Zelda: Breath of the Wild. Une testeuse corrobore l’incident dont elle a entendu parler par plusieurs collègues avant de l’entendre de la bouche de Chris Ollis lui-même. Kotaku a pu confirmer que Forrest a travaillé chez Nintendo jusqu’en 2017 et a pu consulter le profil Linkedin de Bush d’après lequel il officie toujours en tant qu’assistant manager à la QA au sein de l’entreprise. Le site n’a toutefois pas eu de réponse des deux intéressés après les avoir contactés.

Plafond de verre

Plusieurs facteurs viennent expliquer et/ou aggraver cette situation pour le moins délétère pour les femmes travaillant chez Nintendo, et plus particulièrement les contractuelles. Concernant les femmes en général tout d’abord, elles n’étaient que 36,5% à travailler chez NoA en 2021 d’après le rapport RSE de l’entreprise, un chiffre qui tombe à 23,7% si l’on isole la catégorie des managers. Cinq des sources interrogées estiment par ailleurs le taux de femmes au sein des prestataires QA de seulement 10%, en comptant les employé·es dans leurs propres équipes. Ainsi, sur des projets impliquant des dizaines de membres, les personnes en question peuvent compter les femmes sur les doigts de leurs deux seules mains, et pas davantage.

Dans son cas, Hannah estime aussi difficile d’établir des comparaisons avec ses collègues masculins lorsqu’elle travaillait chez Big N. Après neuf ans de bons et loyaux services, elle ne touchait ainsi que $16 de l’heure tandis qu’un testeur avec moins d’ancienneté en touchait 19. Ce n’est qu’après avoir bataillé ferme durant plusieurs semaines avec Aerotek qu’elle a obtenu une augmentation à $18 de l’heure. Une autre employée affirme n’avoir eu aucune augmentation pendant six ans avant de quitter l’entreprise pour trouver un meilleur salaire. Une troisième s’est vue proposer le double de son salaire chez Nintendo en allant voir ailleurs. Mais ce n’est pas tout.

Nous avons vu dans nos précédents articles que le précieux sésame du CDI comme employé·e titulaire, les fameux Red Badges, semblait relativement peu accessible pour les prestataires isolé·es dans leur propre bâtiment et privé·es des nombreux avantages qu’offre ce statut. Comme souvent, rien ne s’arrange lorsqu’on est une femme. D’après Allison, il est courant pour les hommes titulaires d’utiliser les effectifs de testeuses précaires comme un “vivier à relations”. De nombreux avantages et opportunités sont en effet à portée si l’on sort avec un Red Badge, notamment l’iconique fête de Noël de la compagnie qui n’est accessible qu’à ces derniers, ainsi qu’à leurs compagnes. Pour une contractuelle cherchant à améliorer sa situation, cela valait le coup de subir un déséquilibre de pouvoir, si ça pouvait signifier d’enfin appartenir vraiment à la prestigieuse marque Nintendo, détaille-t-elle.

Pression sociale et double peine pour les LGBTQIA+

Une testeuse anonyme qui a travaillé chez Nintendo en 2017 confie que “le département QA ressemblait vraiment à une maison de fraternité parfois”. La référence vous échappant peut-être, il s’agit d’un bâtiment où se réunissent les membres d’une fraternité sur les campus américains pour y organiser réunions et fêtes. Je vous laisse imaginer l’ambiance lorsque les étudiants invitent leur camarades féminines dans cet entre-soi masculin. La testeuse en question, après s’être plainte des remarques sexistes qu’elle subissait de ses collègues masculins, s’est vu répondre d’être “plus résiliente” face aux attaques. S’efforçant alors d’y rester indifférente, son supérieur l’a félicitée d’être “plus forte que la fille qui avait pleuré au bureau”.

Les femmes queer doivent supporter une couche supplémentaire de traitements discriminatoires et dégradants dans cet environnement déjà hostile à leurs consoeurs. Hannah est aussi une lesbienne qui était out auprès de ses anciens collègues et qui reste très ouverte sur sa sexualité. Elle évoque son supérieur, nettement plus âgé qu’elle, qui a essayé de la draguer lourdement peu après son arrivée en 2012. En apprenant son orientation sexuelle, l’homme aurait fait la moue “Oh tu es lesbienne, c’est un peu triste”. En expliquant par la suite à ses collègues masculins qu’elle ne pouvait répondre à leurs avances, ces derniers se seraient montrés insistants “Oh mais tu es sûre ? Pourtant tu flirtes avec moi. Tu veux juste te la jouer insaisissable”. Ces commentaires l’ont incommodée au point qu’elle a dû mettre de la distance avec certains collègues ce qui, pense-t-elle, a pu avoir un impact néfaste sur sa carrière au sein de l’entreprise.

Une autre testeuse queer ayant travaillé chez Nintendo raconte des épisodes similaires. Elle aussi a passé une dizaine d’années au sein de la compagnie en tant que contractuelle, et elle affirme avoir été injustement ciblée par Aerotek en raison de son orientation sexuelle. Durant leurs pauses, une collègue testeuse et elle se tenaient la main. Un superviseur de l’entreprise les aurait un jour convoquées dans son bureau et les aurait réprimandées pour avoir enfreint une politique qui interdit ce genre de contact physique. Une règle qui n’a que peu de valeur concernant les couples hétérosexuels qui afficheraient un peu trop leur affection mutuelle au bureau. Il s’agit là d’un préjugé qui a la peau dure malgré l’évolution des mœurs. Il consiste à croire que l’homosexualité relèverait de “la vie privée” et ne devrait pas être affichée outre-mesure, tandis que l’hétérosexualité a toute sa place dans l’espace public. Elle y est même parfois imposée via des représentations jugées comme ordinaires dans notre société hétéronormative.

Tous ces éléments viennent appuyer les deux plaintes qui présupposent déjà un environnement de travail dysfonctionnel chez Nintendo of America. Si les pratiques coercitives et les politiques d’exception qui s’appliquent aux prestataires engagé·es par des sociétés de recrutement tierces sont déjà un problème, il semble que les femmes soient dans une situation encore plus désavantageuse, comme c’est trop souvent le cas. Au-delà des simples déclarations, Nintendo n’a pas souhaité répondre à Kotaku concernant les témoignages relatés, ni sur d’éventuels éléments concrets visant à améliorer la politique de l’entreprise à ce niveau. Espérons que l’éditeur saura à l’avenir revoir son fonctionnement pour assainir l’environnement de travail de ses salariées et leur redonner envie de travailler chez eux.

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Source(s) :
Callisto

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Présentation : Joueur depuis mon plus jeune âge, j'ai grandi avec Nintendo et leur univers, donc je garde un affect, même si le JV en général me passionne tout autant. Je suis friand de J-RPG et de tout ce qui touche à Zelda et Metroid principalement, même si d'autre licences de Big N ont mes faveurs. Je reste malgré tout bon public et peux apprécier un large panel d'expériences.

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